Vagues de chaleur : pourquoi les prairies, les forêts et le verdissement urbain deviennent des infrastructures climatiques

Vagues de chaleur : pourquoi les prairies, les forêts et le verdissement urbain deviennent des infrastructures climatiques

Les vagues de chaleur ne sont plus seulement des épisodes météorologiques exceptionnels. Elles deviennent un stress territorial : stress pour les humains, pour les animaux, pour les sols, pour les villes, pour les cultures et pour les systèmes alimentaires. La question n’est donc plus uniquement de savoir quelle température annonce la météo. La vraie question devient : quelle température subit-on réellement, au niveau du sol, de l’air, des bâtiments, des animaux et des écosystèmes ?

Une même journée à 32 °C ne se vit pas de la même manière sur un parking, dans une prairie permanente, sous une haie, dans une forêt feuillue ou au milieu d’une culture récoltée. La température de l’air donne une information utile, mais elle ne dit pas tout. Les surfaces minérales stockent et restituent la chaleur. Les sols nus chauffent vite. Les couverts végétaux évaporent de l’eau. Les arbres produisent de l’ombre. Les prairies gardent un sol vivant et couvert. Les villes, si elles sont trop minérales, deviennent des amplificateurs.

Dans ce contexte, les prairies méritent une lecture plus moderne. Elles ne sont pas seulement des surfaces agricoles destinées à nourrir des ruminants. Elles sont aussi des écosystèmes de régulation : elles couvrent les sols, stockent du carbone organique, infiltrent l’eau, limitent l’érosion, soutiennent une biodiversité spécifique et réduisent les excès thermiques par rapport aux sols nus ou aux surfaces artificialisées.

Mais il faut rester précis : la prairie ne remplace pas la forêt. La forêt est généralement plus puissante pour le refroidissement local, surtout grâce à l’ombrage et à l’évapotranspiration. En ville, les arbres sont nettement plus efficaces que les espaces verts non arborés pour diminuer la température de surface. Une étude menée sur 293 villes européennes a montré que les zones arborées urbaines sont plus fraîches que le tissu urbain continu pendant l’été et les épisodes chauds ; l’effet des espaces verts non arborés est globalement deux à quatre fois plus faible que celui des arbres.

La prairie a donc une autre place : elle est une infrastructure climatique agricole. Elle ne gagne pas toujours contre la forêt, mais elle gagne largement contre le sol nu, le béton, le bitume et une partie des cultures annuelles peu couvertes.

1. Les températures subies : air, sol, surface, ressenti

La météo classique annonce une température de l’air mesurée sous abri, à environ deux mètres du sol. Cette valeur est indispensable, mais elle ne suffit pas à comprendre le stress thermique réel.

Il faut distinguer au moins quatre températures :

Température Ce qu’elle mesure Pourquoi c’est important
Température de l’air à 2 m Air standard météorologique Référence météo, santé humaine, stress thermique animal
Température de surface Température du sol, du béton, de la végétation, des toitures Très utile pour comparer prairie, forêt, ville, culture, sol nu
Température du sol Température à différentes profondeurs Germination, activité biologique, stress racinaire, évaporation
Température ressentie Combinaison air, humidité, vent, rayonnement Confort humain, animaux, travail extérieur

Pendant une vague de chaleur, une surface minérale peut atteindre une température très supérieure à celle de l’air. Le bitume, les parkings, les toitures sombres et les zones industrielles stockent l’énergie solaire, réduisent l’évaporation et restituent la chaleur en fin de journée. À l’inverse, une prairie permanente ou une forêt active convertit une partie de cette énergie en évapotranspiration. La chaleur n’est pas seulement stockée : elle est partiellement dissipée via le cycle de l’eau.

C’est ici que la notion de “température subie” devient intéressante. Elle oblige à regarder non seulement le thermomètre météo, mais aussi la nature des surfaces. Le vivant modifie le microclimat.

Ecarte de température constaté dans les mois de printemps jusque juillet à Liege Source : Open-Meteo Historical Weather API, modèle ERA5-Land. ERA5-Land est une réanalyse horaire globale à environ 0,1° de résolution. Les données représentent donc un contexte agroclimatique local, pas une mesure microclimatique directement sous une haie, au pied d'un arbre ou dans une parcelle précise.
Ecarte de température constaté dans les mois de printemps jusque juillet à Liege dans l'air Source : Open-Meteo Historical Weather API, modèle ERA5-Land.

2. Les propriétés des surfaces : pourquoi tout ne chauffe pas pareil

Les différences entre prairie, forêt, culture et ville s’expliquent par quelques propriétés physiques et biologiques.

Albédo

L’albédo est la part du rayonnement solaire réfléchie par une surface. Une prairie claire peut réfléchir davantage qu’une forêt sombre. En théorie, cela donne à la prairie un avantage radiatif. Mais l’albédo ne suffit pas à prédire la température vécue.

Un sol nu clair peut réfléchir une partie du rayonnement et pourtant devenir très chaud, parce qu’il évapore peu. Une forêt peut avoir un albédo plus faible, donc absorber plus de rayonnement, mais rester plus fraîche sous couvert grâce à l’ombre et à l’évapotranspiration.

Évapotranspiration

L’évapotranspiration est probablement le mécanisme le plus important en période chaude. Une surface végétale active utilise une partie de l’énergie solaire pour évaporer de l’eau. Cette énergie n’est alors pas convertie en chaleur sensible.

Les arbres sont particulièrement efficaces lorsque l’eau reste disponible. Les prairies permanentes, si elles gardent un couvert dense et un sol fonctionnel, conservent aussi une capacité tampon. Mais en sécheresse sévère, lorsque la végétation ferme ses stomates ou grille, le refroidissement diminue. La prairie sèche perd une partie de son rôle climatique.

Ombrage

L’ombre est l’avantage majeur de la forêt et des arbres urbains. Elle réduit le rayonnement direct sur le sol, les animaux, les bâtiments et les personnes. C’est pourquoi la forêt peut être plus fraîche qu’une prairie en pleine journée chaude, même si son albédo est plus faible.

Cette observation est centrale pour le verdissement urbain : une pelouse urbaine améliore la situation par rapport à du béton, mais un alignement d’arbres ou un parc arboré change beaucoup plus fortement la température subie. Les travaux européens sur les températures de surface montrent que les arbres urbains et les forêts rurales suivent des mécanismes de refroidissement comparables, avec des différences selon le climat régional et l’accès à l’eau.

Stockage de chaleur

Les matériaux urbains stockent beaucoup de chaleur : béton, asphalte, pierre, toiture, murs. Ils réchauffent l’air localement et libèrent de la chaleur le soir. C’est l’un des mécanismes de l’îlot de chaleur urbain.

Une prairie ou une culture couverte stocke moins de chaleur en surface. Une forêt crée une couche tampon entre le rayonnement et le sol. Un sol nu, en revanche, peut se comporter comme une surface chaude : il chauffe vite, sèche vite et perd sa capacité évaporative.

3. Matrice de marqueurs : mesurer plutôt que ressentir

Pour discuter sérieusement du rôle des prairies, des forêts, des cultures et du verdissement urbain, il faut sortir des impressions. Voici une matrice simple de marqueurs mesurables.

Dimension Marqueur objectif Prairie permanente Forêt Culture annuelle Urbain minéralisé
Chaleur de surface Température de surface satellite, °C Favorable Très favorable Variable Défavorable
Chaleur de l’air Température 2 m, UTCI, THI Favorable Très favorable Variable Défavorable
Rayonnement réfléchi Albédo Très favorable Moyen Variable Variable à défavorable
Refroidissement biologique Évapotranspiration, NDVI, EVI Favorable si eau disponible Très favorable si eau disponible Variable selon stade Très faible
Ombrage Couverture arborée, LAI Faible Très fort Faible Faible sauf arbres
Stockage thermique Amplitude jour/nuit, inertie Faible à modéré Modéré Variable Fort
Sol vivant Carbone organique, biomasse microbienne Très favorable Très favorable Variable à défavorable Très défavorable
Eau Infiltration, ruissellement, humidité du sol Très favorable Très favorable Variable Défavorable
Érosion Pertes de sol, couverture permanente Très favorable Très favorable Défavorable si sol nu Variable mais souvent artificialisé
Biodiversité Plantes, pollinisateurs, oiseaux, faune du sol Forte si gestion extensive Forte Faible à moyenne Faible sauf trame verte
Production alimentaire MS, protéines, énergie/ha Fourrage Faible directe Forte Nulle
Réversibilité Capacité à restaurer le sol Forte Moyenne Forte Faible

Cette matrice montre que la prairie permanente est rarement “première partout”, mais qu’elle est très équilibrée. Elle combine production, sol couvert, infiltration, biodiversité herbacée et régulation thermique. La forêt est supérieure pour l’ombrage, le carbone aérien et la complexité d’habitat. La culture annuelle est performante pour produire de la nourriture ou des matières premières, mais sa durabilité dépend fortement de la couverture du sol, de la rotation, des intrants, du travail du sol et de la présence de haies ou d’éléments semi-naturels. L’urbain minéralisé est le profil le plus défavorable sur le plan thermique et hydrologique, sauf lorsqu’il est fortement désimperméabilisé, arboré et organisé de manière compacte.

4. Prairie versus forêt : une fausse opposition

Dans le débat climatique, la forêt bénéficie souvent d’un capital symbolique très fort. Elle stocke du carbone aérien, abrite une biodiversité importante, filtre l’eau, rafraîchit localement et structure les paysages. Mais la conclusion “plus de forêt partout” est trop simple.

Les écosystèmes prairiaux peuvent être anciens, riches et fonctionnels. Ils ne sont pas toujours des forêts dégradées ou des espaces d’attente avant reboisement. Une revue publiée dans Annual Review of Environment and Resources rappelle que les écosystèmes herbacés sont souvent mal définis, mal protégés et parfois abusivement interprétés comme des paysages dégradés ; leur perte affecte l’albédo, le carbone, l’hydrologie et les services rendus à plus d’un milliard de personnes.

La bonne question n’est donc pas : “faut-il choisir prairie ou forêt ?” La bonne question est : où faut-il de la forêt, où faut-il de la prairie, et comment organiser une mosaïque fonctionnelle ?

En zone urbaine et périurbaine, les arbres sont essentiels contre la chaleur. En zone agricole, les prairies permanentes sont essentielles pour maintenir des sols vivants, réduire les périodes de sol nu, préserver l’infiltration et soutenir une production fourragère locale. Dans les vallées, les ripisylves et prairies humides peuvent jouer un rôle hydrologique majeur. Sur les plateaux agricoles, les prairies, haies et arbres isolés peuvent rompre l’homogénéité thermique et écologique des paysages.

5. Prairie versus culture : le couvert permanent comme avantage climatique

La comparaison entre prairie et culture est plus délicate. Une culture annuelle bien développée, avec un couvert actif et un sol humide, peut rafraîchir fortement. Mais elle présente souvent des périodes de vulnérabilité : avant levée, après récolte, en interculture, après travail du sol ou en sécheresse.

La prairie permanente, elle, limite ces ruptures. Elle maintient un couvert, protège le sol, nourrit la vie biologique souterraine et réduit l’érosion. Son avantage n’est pas seulement d’être verte en juin. Son avantage est d’être présente dans le temps.

Les systèmes de culture peuvent bien sûr progresser : couverts végétaux, rotations longues, légumineuses, réduction du travail du sol, agroforesterie, bandes enherbées, haies, intégration culture-élevage. Une méta-analyse publiée dans Science Advances a montré que la diversification agricole peut promouvoir plusieurs services écosystémiques sans compromettre les rendements. Ce résultat est important : la durabilité des cultures ne vient pas d’un seul levier, mais d’une diversification des fonctions.

La prairie doit donc être vue comme une pièce forte du système, pas comme l’unique réponse. L’avenir agricole ne sera pas “prairie contre culture”, mais plutôt prairies permanentes + cultures couvertes + haies + arbres + rotations longues + sols vivants.

6. Urbain : le problème n’est pas la ville, c’est la ville minérale

L’urbain concentre la population, les services, les emplois et les infrastructures. Une ville compacte peut éviter l’étalement urbain et préserver des terres agricoles ou naturelles. Mais une ville minérale, peu arborée et imperméabilisée amplifie les vagues de chaleur.

Les surfaces urbaines réduisent l’évapotranspiration, stockent la chaleur et accélèrent le ruissellement. Les quartiers les plus minéralisés deviennent des zones de stress thermique. Le verdissement urbain n’est donc pas décoratif. Il devient une mesure d’adaptation sanitaire et territoriale.

Mais là aussi, tout verdissement ne se vaut pas. Une pelouse rase n’a pas le même effet qu’un arbre adulte. Un bac végétalisé n’a pas le même effet qu’un sol désimperméabilisé. Un alignement d’arbres en fosse étroite ne rend pas le même service qu’un arbre en pleine terre avec un volume racinaire suffisant.

Les études récentes montrent aussi que le refroidissement urbain ne dépend pas seulement de ce qui se passe dans la ville. Les paysages ruraux voisins comptent. Une étude publiée dans Nature Cities en 2024, portant sur 30 villes chinoises entre 2000 et 2020, montre que les couvertures rurales autour des villes peuvent contribuer à atténuer l’îlot de chaleur, notamment lorsque les patches paysagers sont bien répartis, adjacents et peu fragmentés. Certains paramètres paysagers pouvaient réduire l’intensité de l’îlot de chaleur jusqu’à 0,5 °C.

Cela change la lecture politique : la ville ne se refroidira pas uniquement par quelques arbres plantés dans ses rues. Elle dépend aussi de sa ceinture agricole, de ses prairies, de ses bois, de ses vallées, de ses sols perméables et de la continuité des trames vertes et bleues.

7. Et les ruminants dans tout cela ? Données mondiales, européennes et belges

Parler de prairie impose de parler des ruminants. C’est à la fois logique et délicat. Logique, parce que les bovins, ovins et caprins sont les animaux capables de valoriser durablement l’herbe, les prairies permanentes, les zones non labourables, les coproduits fibreux et une partie des paysages agricoles ouverts. Délicat, parce que les ruminants émettent du méthane entérique, qui contribue au bilan climatique de l’élevage.

Il faut donc éviter deux simplifications.

La première serait de dire : “les ruminants entretiennent les prairies, donc ils sont climatiquement neutres”. Ce n’est pas exact. Une prairie peut stocker du carbone et rendre de nombreux services écosystémiques, mais ce stockage ne compense pas automatiquement l’ensemble des émissions liées à l’élevage.

La seconde simplification serait de dire : “les ruminants émettent du méthane, donc les prairies n’ont pas d’avenir”. Ce n’est pas exact non plus. Les prairies permanentes sont des sols vivants, utiles à la biodiversité, à l’eau et à la résilience des territoires. La question n’est donc pas de juger les ruminants en bloc, mais de comprendre leur place réelle dans les émissions globales et leur rôle dans les systèmes agricoles.

Un ordre de grandeur mondial

La FAO estime les émissions des systèmes agroalimentaires à environ 16,2 Gt CO₂e en 2022. Les émissions mondiales totales (tous secteurs confondus) sont d’environ 50 à 55 Gt CO₂e/an.

Si l’on zoome sur les ruminants : Le méthane entérique est le principal contributeur

  • Calcul transparent :
940 millions bovins × 99 kg CH₄/an = environ 93 Mt CH₄/an

93 Mt CH₄ × 27 = environ 2,5 Gt CO₂e/an

Ce chiffre correspond aux émissions entériques des bovins uniquement.

Mise en perspective globale :

  • 2,5 Gt CO₂e/an ≈ 4 à 5 % des émissions mondiales totales
  • ≈ 15 à 20 % des émissions agricoles mondiales

Si l’on inclut les autres ruminants (ovins, caprins) et les effluents, on peut considérer que : Les ruminants représentent environ 5 à 7 % des émissions mondiales totales.

Europe : une part agricole plus visible

En Europe :

  • Émissions totales : ≈ 3,5 à 4 Gt CO₂e/an
  • Agriculture : ≈ 10 % du total

Dans ce cadre :

  • L’élevage représente environ 50 % des émissions agricoles
  • Les ruminants en constituent la majorité

Ordres de grandeur :

  • Émissions agricoles européennes : ~400 Mt CO₂e/an
  • Émissions liées aux ruminants : ~200 Mt CO₂e/an

Soit : ≈ 5 % des émissions totales européennes

Conclusion :

En Europe, les ruminants ont un poids climatique modéré à l’échelle globale.

Belgique : un effet de loupe (avec taux global)

En Belgique :

  • Émissions totales : ≈ 106,8 Mt CO₂e/an
  • Agriculture : ≈ 10 % du total

Estimations pour les bovins :

Émissions bovines directes ≈ 4 à 7 Mt CO₂e/an

Mise en perspective : ≈ 4 à 7 % des émissions nationales totales

Pour le pâturage :

4 à 7 Mt CO₂e/an × 57 %
≈ 2,3 à 4,0 Mt CO₂e/an

Conclusion :

En Belgique, comme en Europe, les ruminants ne dominent pas les émissions globales, mais ils occupent une place centrale dans les émissions agricoles.

Ce que cela change dans le débat

Cette lecture permet d’éviter deux erreurs fréquentes :

  • Surestimer le rôle des ruminants en les présentant comme le principal problème climatique mondial
  • Sous-estimer leur impact en les réduisant à un rôle uniquement écologique

Le rôle futur des ruminants

Le ruminant du futur ne peut plus être défini uniquement comme un producteur de lait ou de viande. Il doit être considéré comme un gestionnaire de biomasse herbagère et de paysages prairiaux, avec un bilan global.

Ce rôle devient pertinent si plusieurs conditions sont réunies :

  1. Maintien des prairies permanentes
  2. Chargement adapté
  3. Autonomie fourragère élevée
  4. Gestion de l’azote maîtrisée
  5. Présence de haies, arbres et eau
  6. Longévité et santé des animaux
  7. Mesure des services rendus (sol, biodiversité, eau)
  8. Réduction progressive du méthane

La prairie ne justifie donc pas n’importe quel élevage. Elle justifie un élevage cohérent avec son territoire, mesuré et bien conduit.

En synthèse

Les ruminants sont une composante importante mais non dominante de l’équation climatique globale. Leur poids est surtout visible à l’intérieur de l’agriculture.

Ils émettent du méthane, et ces émissions doivent être réduites. Mais ils sont aussi les seuls animaux capables de valoriser efficacement les prairies permanentes et certaines surfaces non cultivables.

L’enjeu n’est donc pas de défendre ou de rejeter les ruminants en bloc, mais de distinguer les systèmes.

La prairie donne un rôle aux ruminants. Et des systèmes herbagers bien conçus peuvent pleinement justifier ce rôle dans le futur.

8. Gestion des vagues de chaleur : que faire concrètement ?

La gestion des vagues de chaleur doit se penser à trois niveaux.

À l’échelle urbaine

Il faut réduire les surfaces minérales exposées, augmenter la canopée, désimperméabiliser les sols, créer de l’ombre sur les parcours piétons, préserver les parcs existants, connecter les trames vertes et bleues, et éviter les quartiers denses sans végétation. Les arbres adultes doivent être considérés comme des infrastructures, pas comme du mobilier urbain.

Les marqueurs à suivre sont simples : pourcentage de canopée, température de surface, part imperméabilisée, distance à un îlot de fraîcheur, température nocturne, mortalité ou morbidité liée à la chaleur, accès social aux espaces verts.

À l’échelle agricole

Il faut maintenir les sols couverts, limiter les sols nus en été, protéger les prairies permanentes, renforcer les haies, intégrer l’arbre dans les systèmes agricoles, adapter les dates de pâturage, surveiller l’humidité du sol, réduire l’érosion et diversifier les rotations.

Les marqueurs prioritaires sont : couverture du sol, NDVI, température de surface, carbone organique, infiltration, humidité du sol, rendement fourrager, biodiversité prairiale, nombre de jours de stress thermique pour les animaux.

À l’échelle territoriale

Il faut penser en mosaïque. Une région résiliente n’est pas une région entièrement forestière, entièrement agricole ou entièrement urbaine. C’est un territoire qui combine forêts, prairies, haies, cultures couvertes, zones humides, villages arborés et villes désimperméabilisées.

Les prairies jouent ici un rôle charnière : elles assurent une continuité entre production alimentaire, sol vivant, paysage ouvert et régulation climatique.

9. La matrice d’avenir : prairie, forêt, culture, urbain

Fonction d’avenir Meilleur profil Deuxième profil Profil fragile
Refroidissement local Forêt / arbres Prairie dense Urbain minéral
Albédo Prairie Culture claire/couverte Bitume / forêt sombre selon contexte
Carbone du sol Prairie permanente Forêt Sol nu / urbain
Carbone aérien Forêt Agroforesterie Urbain minéral
Infiltration Forêt / prairie Culture couverte Sol imperméabilisé
Biodiversité Forêt et prairie semi-naturelle Mosaïque agricole Monoculture / urbain minéral
Production alimentaire Culture Prairie fourragère Urbain
Résilience à la chaleur Forêt, arbres, prairies Cultures couvertes Surfaces minérales
Réversibilité Prairie / culture Forêt Urbain artificialisé
Rôle territorial Mosaïque Monofonctionnalité

Cette matrice conduit à une conclusion simple : la durabilité ne vient pas d’un usage du sol unique, mais de la bonne combinaison des usages.

La forêt est indispensable. La prairie est indispensable. Les cultures sont indispensables. Les villes sont indispensables. Mais chacune doit être replacée dans ses limites physiques.

Une prairie permanente ne refroidira pas comme une forêt adulte. Une forêt ne produira pas les mêmes protéines qu’une prairie pâturée ou qu’une culture. Une culture annuelle ne protège pas le sol comme une prairie permanente si elle laisse de longues périodes de sol nu. Une ville ne sera pas vivable si elle reste minérale.

conclusion : la prairie comme infrastructure climatique agricole

Les vagues de chaleur obligent à changer notre regard sur les paysages. Nous ne pouvons plus juger les surfaces seulement par leur usage économique immédiat. Il faut aussi les juger par les températures qu’elles produisent, l’eau qu’elles infiltrent, le carbone qu’elles stockent, la biodiversité qu’elles hébergent, la chaleur qu’elles amortissent et la résilience qu’elles créent.

Dans cette grille de lecture, les prairies permanentes retrouvent une place stratégique. Elles ne sont ni des forêts ratées, ni de simples supports pour l’élevage. Elles sont des sols vivants, productifs, couverts, réversibles, climatiquement utiles.

Le futur ne sera pas une opposition entre ville et campagne, ni entre forêt et prairie. Le futur souhaitable sera une mosaïque : villes arborées, sols urbains désimperméabilisés, ceintures rurales fonctionnelles, prairies permanentes préservées, cultures couvertes, haies, forêts, zones humides et ruminants réellement intégrés à la gestion écologique des territoires.

La question centrale devient alors : lorsque la prochaine vague de chaleur arrivera, quelles surfaces voulons-nous autour de nous ?

Des surfaces qui accumulent la chaleur, ou des surfaces qui la tamponnent ?

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